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Extrait Interview Presse de Pierre SOULAGES . . .

EXTRAIT...

Article de CENTRE PRESSE  Décembre 2018  / Jean-Marie Gavalda

En cet après-midi de novembre, un rayon de soleil vient frapper une toile singulière dans le salon de la maison de Pierre Soulages à Sète. Cette toile est presque… blanche. Juste coiffée dans sa partie supérieure par une bande de plastique noir agrafée. Elle date de 1972 et n’est répertoriée dans aucun catalogue.

En tee-shirt et blouson, l’artiste, lui, reste fidèle à son code vestimentaire. Il est en noir, sa couleur fétiche. Droit comme un menhir des Causses. Toujours avenant et disert, même si les visites sont devenues un peu plus filtrées. À 99 ans, il faut bien s’économiser un peu !

Sa femme Colette, toujours à ses côtés, veille attentivement sur lui.

Soulages pose de bon gré lorsqu’on lui propose de le photographier devant la toile presque blanche. Mais il fait remarquer que le triptyque « Peinture

de 222 X 421 cm, 30 septembre 1983 », œuvre majeure de l’outrenoir, est là aussi. Elle n’a quitté la maison qu’une seule fois, en 2009, pour la rétrospective du Centre Pompidou. Pierre Soulages vit toute l’année près de cette somptueuse toile qu’animent les réverbérations de la mer en contrebas du salon vitré et de la terrasse panoramique. Un vaste horizon marin encadré par des pins. Comme un paysage de tableau.

« Oui mais un tableau figuratif », dit-il malicieusement.

Ce jour-là, Pierre Soulages est un peu préoccupé par le piratage de son site internet qui sera coupé pendant une quinzaine de jours. Sur la toile, des nouvelles alarmantes circulent sur sa santé. Il s’en amuse, un verre de porto à la main.

L’artiste vient aussi d’apprendre qu’une toile historique, Peinture de 186x143 cm, daté du 23 décembre 1959, a battu un nouveau record aux enchères chez Christie’s à New York : 10,6 millions de dollars. « Mon neveu, médecin, est impressionné par ces prix. Pas moi ». Soulages feuillette le livret édité pour la vente. Des photos le représentent avec Colette et son ami Zao Wou-Ki lors d’un voyage aux USA en 1957…L’artiste est prêt à plonger dans ses souvenirs.

 

Comment allez-vous fêter vos 99 ans ?

Je ne sais pas. Rien de spécial. Je n’ai pas trop l’habitude de fêter mes anniversaires. Pour moi c’est un jour comme les autres, c’est-à-dire tourné vers mon travail, la peinture. J’ai besoin de concentration, de méditation comme on dit aujourd’hui, donc pas de dissipation car après il faut se retrousser les manches.

 

Vous attendez d’avoir cent ans pour les célébrer ?

J’entre dans ma centième année dès le 25 décembre. Quant à l’anniversaire, on verra, ce sera avec quelques amis seulement, des vrais.

 

Vous êtes né la veille de Noël : vous allez à la messe ?

Il y a bien longtemps que je n’y vais plus. Je ne suis pas croyant, même si parfois je m’interroge.

 

Une de vos toiles vient de franchir la barre de dix millions de dollars aux enchères à New York.Ça vous touche ?

Ça m’intéresse bien sûr mais ce n’est pas ma préoccupation première. J’en reste à ce que j’ai toujours pensé : l’art et l’argent ne font pas toujours bon ménage. C’est vrai qu’en peu de temps, les prix de mes toiles ont connu une flambée énorme. Ça ne m’impressionne pas.

 

Les prix les plus élevés sont réalisés par vos toiles anciennes. Comment l’expliquez-vous ?

Parce qu’elles sont évidemment plus rares. Mais en ce moment je peux en faire d’autres. D’ailleurs je ne m’en prive pas. Peindre est la seule chose qui m’intéresse et qui me maintient en bonne forme. Enfin ce n’est pas tout à fait vrai car j’ai eu une crise d’arthrose. C’est très embêtant même si ça ne me gêne pas pour peindre. Par chance tous les tableaux que je fais, parfois énormes, je les réalise au sol. À la verticale, je ne pourrais pas lever le bras très haut… J’ai également des difficultés à me lever de ma chaise. On me « poursuit » avec un siège équipé d’accoudoirs qui me permettent de me relever. Il y a quelques mois, j’étais complètement bloqué. Mais aujourd’hui ça va.

 

Donc vous êtes plutôt en forme ?

Juste un peu dur d’oreille. Je devrais davantage mettre mes prothèses auditives.

 

C’est par coquetterie que vous ne le portez pas ?

Non, c’est par flegme mais rassurez-vous je vous entends très bien.

 

En 2019, vous allez être exposé au Louvre. C’est une consécration ?

Ils vont décrocher tout le Salon Carré pour installer mes toiles, Giotto, Ucello, et les autres, y compris la Maesta de Cimabue. Je me demande où ils vont la mettre, elle n’a jamais bougé, je crois. Ils empruntent des toiles à la National Gallery de Washington, au Moma de New York, à la Tate de Londres. Tous les grands musées vont prêter. Ils veulent aussi prendre ma toile du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg mais je m’y oppose.

 

Pourquoi donc ?

Parce que je suis le seul artiste vivant accroché dans ce musée ! Ils enlèveront la toile après ma mort (rires).

L’Ermitage possède les plus belles collections du monde. Je suis parmi des toiles de Kandinsky, Malevitch, Rodtchenko, Matisse, Picasso.

 

C’est votre première exposition au Louvre ?

J’ai déjà eu une toile accrochée mais c’est ma première exposition complète.

Et pas dans n’importe quelle salle : le Salon Carré, le Louvre avant le Louvre.

 

Ça vous fait plaisir ?

À vrai dire, oui. Je préfère être accroché là que dans une galerie parisienne X ou Y.

 

Le musée de Rodez expose en ce moment les brous de noix de vos débuts. Pourquoi aviez-vous choisi cette matière ?

Parce que je l’aimais et parce qu’elle ne coûtait rien du tout dans le contexte économique difficile d’après-guerre. Les menuisiers qui l’employaient préparaient eux-mêmes le brou de noix. Ce liquide brun me plaisait car il permettait des transparences et des opacités. Le brou possède une fluidité intéressante. Il avait les mêmes avantages que la peinture à l’huile. C’est ce que m’avait dit Raoul Dufy, mon camarade d’exposition à la galerie Louis Carré. Fernand Léger, qui était là aussi, ajoutait : « Tu as raison, il n’y a que les contrastes ! » Léger m’avait adopté. Dufy, lui, était plus proche de mon ami Hans Hartung. Dufy était d’ailleurs encore plus « rumathismant » que moi aujourd’hui.

L'expression graphique du brou de noix...

 

Les peintures vous ont réconforté ?

Oui, les œuvres de Zurbaran, de Campana, de Véronèse. Et puis Courbet et ses Baigneuses qui ont fini par me consoler. Mon attrait pour le musée Fabre remonte à cette époque.


Bien plus tard, vos toiles y viendront.

Grâce à Georges Frêche qui m’avait proposé d’autres lieux : l’ancienne mairie de la place de La Canourgue, le Couvent des Ursulines. Il envisageait même de construire un musée d’art contemporain. « Vous en serez l’alpha. J’ai finalement préféré être « l’omega » du musée Fabre auquel je suis sentimentalement attaché. En le parcourant avec Frêche, j’avais remarqué la cour qui se trouvait à l’arrière. Elle était utilisée l’été pour des spectacles. J’ai suggéré au maire d’y construire le nouveau bâtiment pour les collections contemporaines. Ce qu’il a fait. Ce bâtiment permet de présenter certaines de mes toiles en suspension. C’est le mode d’accrochage que je préfère.


Et puis il y a eu le musée Soulages de Rodez.

Le maire de l’époque, Marc Censi, m’a d’abord sollicité pour déposer les cartons des vitraux de l’abbaye de Conques.
Il parlait alors d’un « espace Soulages ». Vu le succès de fréquentation de l’abbaye, je ne pouvais pas faire autrement que de les donner.
Mais ensuite, le maire m’a réclamé des estampes, des gravures, bref l’œuvre imprimée. Et puis il m’a dit « vous pourriez aussi donner des peintures ». En fait il voulait faire un musée. J’ai fini par accepter à condition que le musée soit doté d’une salle d’exposition temporaire pour présenter d’autres artistes. Un musée ne peut pas vivre sur un seul nom.


Aujourd’hui, vous peignez à quel rythme ?

C’est tellement variable. Il faut demander à Pierre Encrevé qui a fait mon catalogue raisonné qui est très complet : il pèse 3 kilos 400 !
J’ai très peu peint en 2016, davantage en 2017. Cette année-là, mon galeriste Emmanuel Perrotin a présenté mes nouvelles toiles à Tokyo.
Comme je le dis souvent, la toile qui m’intéresse le plus est celle que je vais faire. 


 

PIERRE SOULAGES en quelques dates...

 

  • 1939 Admis à l’école des beaux-arts à Paris, il décide de ne pas y entrer :« Ce qu’on y faisait n’avait rien à voir avec ce qui m’intéressait. C’était épouvantable ! »
  • 1942 Quitte Rodez pour Montpellier afin d’échapper au STO. Il se lie d’amitié avec l’écrivain Joseph Delteil qui lui dit : « Vous peignez avec du noir et du blanc, vous prenezla peinture par les cornes, c’est-à-dire par la magie ».
  • 1946 Arrive à Paris et s’installe à Courbevoie avec Colette, son épouse depuis 1942.
  • 1948 Plus jeune artiste d’une exposition collective de peintres français abstraits à Stuttgart.
  • 1949 Première exposition personnelle à la galerie Lydia-Conti à Paris.
  • 1953 Acquisitions de toiles par le Kunsthaus de Zurich et le Moma de New York.
  • 1962 Alfred Hitchcock achète un Soulages à la Galerie de France.
  • 1967 Après Hanovre, Zurich, La Haye, Houston, Paris organise enfin une rétrospective Soulages au musée de la Ville.
  • 1975 Expositions à Dakar et à Mexico.
  • 1979 Début de la période de l’outrenoir.
  • 1994 Inauguration des vitraux de l’abbaye de Conques.
  • 2001 Rétrospective au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
  • 2007 Ouverture des salles Soulages au musée Fabre de Montpellier.
  • 2014 Inauguration du musée Soulages à Rodez par le président François Hollande.